Qu'est ce que l'aikido?

Morihei Ueshiba, créateur de l’aikido,  lors d’une interview en 1957.

 – On nous a dit que l’aikido était tout à fait différent du karate et du judo.
L’aikido est différent de ce que les gens pensent généralement au sujet des arts martiaux. (…)
– C’est tout à fait différent des arts martiaux traditionnels, alors.
– En effet, c’est tout à fait différent.

Lorsqu’on cherche à connaître  quelque chose que l’on ne connait pas, une création, une invention, il faut se faut se poser 3 questions :
1- Qui est à l’origine de cette création ?
2- Vocabulaire, étymologie
3- Dans quel contexte et pourquoi cela a été créé, quels étaient les objectifs, pour quelle(s) finalité(s)?
Ce n’est qu’ensuite que l’on peut se poser la question,  est ce toujours d’actualité, à quoi cela peut me servir, dans quelles occasions, dans quel contexte?

Morihei Ueshiba, le créateur de l'aikido

L'art de l'aïkido est le fruit de la trajectoire d'un individu, Morihei UESHIBA (1883 - 1969), qui a accumulé des connaissances dans le domaines des arts martiaux, mais pas seulement, ceci principalement par l'expérimentation. Sa trajectoire hors norme1, un esprit d'entrepreneur, une vie parsemées d'épisodes parfois rocambolesques, une expérience de "guerrier" reconnue par ses contemporains comme inégalable, le message d'universalité qu'il souhaite diffuser au travers de son évolution spirituelle, sont des caractéristiques qui lui confère en quelque sorte le statut d'un héros.

Morihei Ueshiba, de la trajectoire d’un individu à celle d’un héros
Morihei Ueshiba (1883 – 1969) a une scolarité classique sans encombre. Parallèlement, dès son jeune âge il se passionne pour les écrits des penseurs de la Chine ancienne et les textes de la mythologie Japonaise. De constitution faible son père l’oriente vers la pratique du Sumo, du Suie-Jutsu une forme de natation enseignée dans le cadre des arts de combat, du Ju jutsu et du Judo.
Il entre dans la vie active comme employé au service des impôts puis ouvre une librairie. Sa vie aurait pu se dérouler paisiblement dans l’anonymat, mais il n’en fut rien : sa trajectoire sera hors norme. Un esprit d’entrepreneur, il prend la tête d’une colonie pour aller défricher des terres en Hokkaido une île septentrionales du Japon, une vie parsemée d’épisodes parfois rocambolesques, il échappe de peu à une condamnation à mort lors d’une de ses expéditions en Mongolie, une expérience de « guerrier », des actes de bravoures dans l’armée puis des duels pour affirmer la légitimité de son art.
Parmi les grandes figures des arts martiaux ayant été initiés par des Maîtres « martiaux » d’avant l’ouverture du Japon à l’occident à la fin du XIXème siècle, seul Morihei Ueshiba fut reconnu par tous comme « Le » grand Maître, en japonais O Sensei. Il est admiré comme Maître martial de par ses qualités de combattant hors pair, et également comme un Maître spirituel au travers du message philosophique qu’il a intégré dans son art.
Il cumule les expériences dans les arts du combat : Kito-ryu,Yagyu-ryu, Aioi-ryu, Shinkage-ryu, Hozoin-ryū Sojutsu, kendo. Dans cette période il étudie les fondements du combat à main nue, avec lance ou sabre, et le juken-jutsu, le maniement de la baïonnette, lui vaudra les honneurs dans l’armée. Sa rencontre avec Sokaku Takeda du clan Aizu, qui enseignait le Daito-ryu ju-jutsu, va largement influencer sa technique, et selon ses dires, lui ouvrir les yeux sur le Budo, terme où l’étymologie des kanji (武 道) offre le double sens : «Voie de la guerre, du guerrier » et celui de « Voie d’arrêter les armes, le conflit »).
Chez Ueshiba, expérimentation martiale et recherche spirituelle sont toujours entremêlées. Il est un fervent adepte du Shintoisme et de la doctrine du bouddhisme ésotérique Shingon, ensemble qu’il est plus pertinent de rapprocher du Chamanisme que de la pensée Zen comme le néophyte pourrait le penser.

Étymologie

– AI signifie adapter, régler, joindre, réunir, …On peut aussi traduire par “harmonie”, dans le sens “qualité d’un ensemble qui résulte de l’ensemble de ses éléments en vue d’atteindre une fin”. Par exemple, un orchestre qui est composé d’instrument différents.
– KI signifie Énergie. L’énergie, sous toutes ses formes, qui se transforme et qui circule.  Le livre le plus ancien qui utilise le terme “aiki”, le Budo hakestu no jutsu, date de 1889, il y est indiqué : “c’est le principe secret de tous les arts martiaux du Japon. Celui qui le maîtrise peut être un génie martial hors pair”

DO signifie Chemin, voie, manière de faire, …
Le kanji contient le sens de direction à suivre et de persévérance tel une sentinelle qui arpente inlassablement le chemin de ronde.

L’aikido, une voie de l’épanouissement de l’individu.

 Sa pensée est largement structurée autour du Shintoisme, lui même issus du Taoïsme Chinois,  et du Shingon : l’essentiel consiste à réaliser une harmonie entre l’homme et les forces environnantes, l’homme aspire à éveiller la forme divine qui est en lui, dans un univers qui est à la fois un et multiple sous l’influence des Kami les Dieux. La réalité du mot Kami est difficile à rendre en Français . Il s’agit d’énergies, d’esprits, de forces supérieures à l’homme . Sont déclarées kami, les forces naturelles, comme le vent, l’eau, mais aussi, tout ce qui semble mystérieux, redoutable, la mer, la montagne, le volcan, les rochers, le bois ,… etc.  Pour Morihei Ueshiba l’aïkido est ” La manière de réaliser l’expression des principes du ciel et de la terre dans le corps », ce paradigme est très éloigné du Zen qui est de nature austère et qui prône le non attachement et le vide. Ni les méthodes ni la terminologie de ce courant ne sont présentent dans son enseignement, qui en revanche sont structurantes par exemple dans l’art du tir à l’arc Kyudo et l’art de dégainer le sabre Aido. Le monde de Ueshiba est proche du Chamanisme lorsqu’il attribue à ses expériences mystiques, ses illuminations Satori, sa découverte du Budo véritable, l’aïkido. Ses rencontres avec Onisaburō Deguchi, chef du mouvement spirituel Omoto  puis avec Masahisa Goi, éducateur, humaniste et philosophe, sont déterminantes dans son cheminement.
L’art créé par Morihei Ueshiba est de nature introspective, le but est l’épanouissement de la personnalité de l’individu, le seul moyen à ses yeux pour instaurer un climat de paix,  il défini l’aïkido comme « la voie de l’harmonie, du ciel, de la terre et des hommes ». Une pensée holistique avant-gardiste au regard du contexte de son époque et qui reste aujourd’hui atypique.
Il faut garder  à l’esprit que toute sa vie Ueshiba a fait évoluer son art.
Dans la période d’avant guerre, l’aïkido était réservé à une élite Japonaise, ce n’est qu’après guerre qu’il prend la décision de diffuser l’aikido à travers le monde.

Quel héritage?

Ce qui relève de l’entrainement solitaire et de ce que faisait le fondateur pour parfaire son apprentissage reste très énigmatique car très personnel, reste ses écrits peu nombreux , les quelques vidéos et les témoignage de ses élèves, les Uchi Deshi.

Écrits et médias

Morihei Ueshiba n’a laissé que très peu d’écrit et en plus il semble que certains aient été perdus ou ne soient pas accessibles. Reste à la portée de tous deux ouvrages : Budo Renshu paru en 1933 et Budo en 1938, l’un et l’autre sont donc antérieur au terme aïkido choisi comme dénomination défnitive par son fondateur en 1942 pour nommer son art.
Il est intéressant de noter que dans les éditions originales les techniques n’ont pas de dénomination et que les explications lorsqu’il y en a, s’adressent à un public érudit en la matière, de temps à autre il est simplement indiqué par exemple « C’est par la vertu de l’entrainement que vous parviendrez naturellement à la compréhension de l’Aïki » ou « Les enseignements précis doivent être donnés de vive voix”.
Morihei Ueshiba n’a jamais jugé utile de mettre au point quelques méthodes standardisées que ce soit pour transmettre son savoir : ni nomenclature de techniques, ni kata.
La décision d’élargir la diffusion de son art n’a pas infléchi cette ligne de conduite. Alors qu’il avait largement le temps de s’en occuper lui même, il a confié cette tâche, qu’il a sans doute considéré comme une besogne, à son fils le futur Doshu et il a laissé les Uchi Deshi envoyés à travers le monde se débrouiller par eux même. Morihito Saito Senseï s’est vu confé le dojo d’Iwama, il a entrepris de répertorier scrupuleusement les formes techniques telles qu’ils les avait apprises en incluant les techniques de Buki Waza (techniques aux armes) en mettant au point des Kumi Tachi et Kumi Jo .

 

Le livre Budo Renshu a vu le jour par hasard, Takako Kunigoshi une élève du Kobukan dojo à Tokyo dessinait les techniques pour les mémoriser et les montrait aux autres Deshi. Ueshiba accepta l’idée d’utiliser cette matière pour réaliser un ouvrage, quelques 200 croquis furent mis au point sous sa supervision. Le livre a été relié à la main dans le style traditionnel Japonais et distribué dans un cercle très privé.
Le livre Budo a été commandité par l’école militaire de Toyama, il s’agit d’un manuel technique comportant une cinquantaine de photographie, les textes du livre et les annotations sont de la main de Morihei Ueshiba.
Ces deux ouvrages sont bien entendu rédigés en Japonais, ce qui pose le problème majeur de la traduction qui ne peut pas rendre toutes les subtilités de la langue source ou pire, déforme ou occulte tout ou partie du sens origine. Une photocopie de l’original de Budo, qui n’avait été diffusé qu’à une centaine d’exemplaires, a été mise en ligne au format pdf. Peut être qu’un jour quelqu’un, ou mieux un collectif, pourra en faire une traduction érudite en donnant des indications sur les choix et les options prises au cours du travail de traduction.

Côté médias moderne on trouve sur internet films et photographies de qualité variable, ces documents sont précieux mais il faut garder à l’esprit que leur potentiel d’information a ses limites. L’objectif de la caméra ou de l’appareil photo n’est pas neutre, par le choix de l’angle de vue et par l’influence qu’il a sur l’authenticité de la scène qui va être “jouée” ou de la pose qui est prise au moment ou l’obturateur se déclenche. Rappelons nous que le matériel de l’époque ne permettait pas d’opérer discrètement comme c’est le cas aujourd’hui. Ceci pour dire que nous ne disposons pas d’image qui montre comment se déroulait réellement un cours ou comment le fondateur pratiquait lorsqu’il n’y avait pas d’observateur externe.

Témoignages des ushi deshi

Morihito Saito (1928-2002)

Plusieurs générations ont côtoyé de près le fondateur pendant des durées et à des périodes différentes de son évolution.
Tous rapportent qu’il y avait des variations dans l’approche ou dans la construction de tel ou tel mouvement. Par exemple, dans une vidéo, Morihito Saito Senseï démontre une forme de Shiho Nage, puis il indique : “dans les débuts où je pratiquais, c’est ainsi que O Senseï faisait, puis plus tard il a indiqué que cette façon de faire n’était pas correcte. Il nous a montré ce qu’il fallait modifier “.

Les nombreux témoignages qu’ont laissés ses uchi deshi nous montrent que pratique et enseignement étaient pour le fondateur les deux faces d’une même activité, le socle de son développement personnel. Les Uchi Deshi en étaient à la fois les témoins et les acteurs. On peut imaginer Morihei Ueshiba comme une sorte de batterie créatrice d’énergie, les Uchi Deshi formant entre eux le circuit qui reliait les deux pôles, permettant ainsi au courant émis par la source de circuler. Dans ce système la nature des Uchi Deshi était double, en partie récepteur emmagasinant une part de l’énergie chargée d’information et en partie générateur en n’en restituant une part par feedback, concourant ainsi à maintenir en charge la source. Dans ce système, transmettre n’est pas le seul objectif, c’est également une manière de prolonger son propre apprentissage. Sans nul doute, pour Morihei Ueshiba “enseigner c’est la moitié d’apprendre” comme on dit au Japon, sans cela il semble difficile d’imaginer qu’il soit resté toute sa vie dans une dynamique créatrice. Il y a une autre caractéristique dans sa conception de l’enseignement : pour lui la transmission d’un art ne pouvait passer que par Kuden, l’enseignement d’individu à individu

Nobuyoshi Tamura (1933-2010) avec le fondateur. "Osenseï nous disait d’attaquer et on était soudainement frappés ou coupés."

Ainsi, les Uchi Deshi étaient placés dans une situation où ils devaient “voler la technique”, apprendre par eux même, par l’acuité dans l’observation de ce qu’il voyait, par l’expérimentation pendant la pratique ou en dehors des cours entre eux.
O Senseï détestait la forme, ne voyant dans les techniques que la résultante ponctuelle d’un ensemble de principes qui eux sont immuables.
Bien des Uchi Deshi indiquent que Morihei Ueshiba ne montraient que rarement deux fois la même technique et donnait des explications au compte goutte et la plupart du temps elles étaient personnalisées.
Le travail des armes était très présent pour démontrer des principes, Tamura Sensei indique “Shochikubai no ken n’est pas une forme précise. Les mouvements d’Osenseï variaient selon son humeur. Shochikubai est un symbole, pas un enchaînement particulier. La mentalité occidentale a tendance à vouloir tout définir. Mais lorsqu’on définit une chose on s’aperçoit qu’elle se compose de plusieurs. Qui se décomposent elles-mêmes en plusieurs. Et ainsi de suite jusqu’à ce que, finalement, sans doute, on arrive à la partie la plus infime. Mais on s’aperçoit alors qu’on a perdu la vue d’ensemble et qu’on ne connaît absolument pas l’essentiel, la totalité.”

Enseigner implique de mettre en place un système d’évaluation et bien entendu dans ce secteur Morihei Ueshiba est resté en cohérence avec sa logique, pas de passage de grade formalisé, il évalue ses élèves selon un contrôle continu avec des critères qui lui sont propres, notamment en testant lui même en situation de pratique les capacités de ses uchi deshi à lire ses intentions, à gérer une technique en temps qu’aïté.

Gozo Shioda Sensei raconte qu’un jour Ueshiba lui demande de l’attaquer à main nue, puis avec le boken. C’est ainsi qu’il obtient son 9ème dan avec pour commentaire : “Shioda, il faut que tu travailles plus le boken!”

Takako Kunigoshi – qui a illustré Budo Renshu – indique qu’elle a eu connaissance plusieurs années après qu’un grade lui avait été attribué. Elle ajoute : ” quand je pratiquais au Dojo il n’y avait rien qui ressemble à des grades, c’est pourquoi j’ai été plutôt surprise”
Gozo Shioda (1915-1994) est le fondateur de l'Aïkido Yoshinkan

Les pièces d’un puzzle.

A la disparition du fondateur les uchi deshi se sont retrouvés être les dépositaires d’un héritage morcelé, un peu comme s’ils avaient chacun reçu une partie des pièces d’un puzzle dont ils n’auraient jamais vu l’assemblage complet. De l’aveu de plusieurs d’entre eux, ils n’ont compris qu’une partie de ce qu’il leur était proposé. En fonction de leur niveau de maturité du moment, de leurs filtres intellectuel, ils ont été incités a adapter la pratique a leur corpulence, leur taille, leurs limites physiques. C’est ce que leurs aînés d’avant guerre ont fait, adapter à leur personnalité l’enseignement reçu et, dans un contexte très différent, pour poursuivre leur chemin la plupart d’entre eux ont créé leur propre style en prenant soin de changer le nom de leur art.

On ne peut pas soupçonner un individu comme Morihei Ueshiba d’être tombé de la dernière pluie, il connaissait parfaitement le processus de transmission d’un art martial où les particularités physiques et mentales de chacun s’expriment et se manifestent par des modifications progressives de l’art qui est transmis. Il est très vraisemblable qu’il était donc parfaitement conscient que chacun d’entre eux ne retransmettrait pas quelque chose d’uniforme.
Tout ceci m’incite à dire qu’il a sciemment laissé un logiciel en opensource!

Aujourd'hui...

Chaque pays, organisation ou structure à la fâcheuse tendance à croire que sa culture, sa technique ou son mode de fonctionnement est le meilleur du monde.

Tour à tour, les élèves du fondateur qui sont venus pour diffuser l’aikido ont constaté rapidement qu’il ne pourraient pas faire un copier coller de l’enseignement tel qu’il l’avaient reçu.
Les institutions ont un objectif : standardiser et normaliser et si possible faire de la compétition un dogme incontournable.

La quasi totalité des élèves directs du fondateur ont disparus, il est rassurant de constater que l’aikido continu de résister à cette pression, le nombre d’écoles “dissidentes” est croissant, il faut se réjouir de cette diversité garante d’espaces de liberté pour des modes de pensées “autrement”.